FIFA : Les dessous d’une grande mascarade

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Mercredi de la semaine dernière au matin, alors que se levait le Zurichois moyen, les policiers suisses étaient déjà à l’œuvre. En effet, au coup de six heures, les autorités helvètes ont procédé à l’arrestation de 14 personnes, dont 9 élus de la FIFA et de ses associations-membres, sous des accusations de corruption, de fraude et de blanchiment d’argent en lien avec l’attribution des Coupes du Monde depuis celle de 1998, ainsi qu’en lien avec des contrats de marketing et de diffusion de l’évènement. Il s’agit là d’un énième scandale à secouer la FIFA sous le règne quasi-dictatorial de Sepp Blatter, qui a été reconduit, ce vendredi, à la tête de la plus haute instance du football, pour un cinquième mandat consécutif.

Parallèlement à  ce scandale, le scrutin ayant mené à la réélection de Blatter, vendredi, a eu l’air d’une promenade dans le parc pour ce dernier, tant les autres candidats n’avaient aucune chance. En fait, des trois opposants qui ont entamé la campagne, il n’en restait qu’un au moment de l’élection, le Prince Ali de Jordanie qui, malgré les 73 votes de première place obtenus, ressemblait plutôt à un pantin placé dans cette mascarade strictement dans le but de justifier l’exercice électoral.

Pour revenir au scandale secouant la FIFA, si la rafle a été conduite par les autorités suisses, elle est le fruit du Département de la Justice des États-Unis ainsi que de l’Internal Revenue Service, le fisc américain. Cette initiative américaine a été excessivement bien reçue par de nombreux haut-dirigeants du football en Europe ainsi qu’en Australie, Nouvelle-Zélande et au Canada. Néanmoins, certaines voix se sont élevées pour dénoncer une autre intervention américaine dans les affaires du monde, on peut penser aux commentaires du président russe Vladimir Poutine et à ceux de certains dirigeants de diverses fédérations Africaines. Quelle mouche -ou mouches, devrait-on dire- ont bien pu piquer les Américains pour qu’ils délaissent leur « football » pour s’intéresser à la gouvernance du soccer?

D’abord et avant tout, il faut se remettre dans le contexte de la politique étrangère américaine, en effet, le pays de l’Oncle Sam est en froid diplomatique et commercial avec la Russie. Or, le pays des Tsars a remporté l’organisation de la Coupe du Monde 2018, notamment grâce au retrait des États-Unis de la course. En effet, ces derniers se sont retirés, à la demande de Jack Warner, président de la CONCACAF, pour se concentrer sur la course pour le tournoi de 2022, qui fut attribué au Qatar. Or, il faut savoir que les deux pays vainqueurs ne sont pas des destinations football, des plus recommandables.

D’abord parce que, à maintes reprises dans les dernières années, le football russe a défrayé les manchettes en raison d’actes ou de déclarations racistes, xénophobes et homophobes, provenant autant de certains dirigeants, que de groupes de partisans. Cette situation, doublée d’actes de violences entre groupes de supporters, a valu à divers clubs russes des suspensions, des amendes et des matchs à huis-clos forcés, infligés par l’UEFA. D’autant plus qu’au niveau du pays, comme tel, depuis la chute des prix du pétrole et, dans une moindre mesure, l’entrée en vigueur des sanctions occidentales, l’économie russe est au ralenti.  De son côté, le Qatar ne possédait aucune installation apte à accueillir une compétition d’une telle envergure et a un climat plutôt défavorable à la tenue de compétitions sportives, malgré les contorsions qui seront apportées au calendrier des championnats européens afin de tenir la Coupe du Monde en hiver.

Voyant ce double revers, on peut faire des liens avec le scandale en cours, qui pourrait éclabousser les candidatures russes et qataries, sur lesquelles pèsent des soupçons de corruption. D’autant plus que Jack Warner, qui avait demandé aux États-Unis de déplacer leur candidature, s’est fait arrêter dans le cadre du présent scandale.

Un autre élément qui pourrait expliquer l’intervention américaine dans les plates-bandes de la FIFA est un mélange de droit international et de géographie. En effet, il faut savoir que la CONCACAF, avec laquelle sont directement liées quatre personnes, dont son ancien président Jack Warner et son actuel président Jeffrey Webb, a ses quartiers généraux à Miami. La localisation géographique des bureaux étant donc en juridiction américaine, il était donc beaucoup plus facile de faire des perquisitions afin d’amasser des preuves dans les bureaux de la CONCACAF, qui est la Confédération la plus touchée par le scandale.

D’autant plus si on prend en cosidération le fait que les hautes instances internationale du football n’entretiennent aucune activité diplomatique et que leurs représentants, et ceux des associations-membres, ne sont pas des diplomates, elles n’entrent pas sous la protection de la Convention de Vienne sur les Relations diplomatiques de 1961. Cette convention stipule à son article vingt-deux que les locaux des représentations diplomatiques sont inviolables, il en est de même à l’article vingt-quatre pour les archives et trente pour le personnel diplomatique. Considérant cela, on comprend donc mieux se pourquoi les États-Unis ont joué un rôle prépondérant, celui de la Suisse n’étant que secondaire, les arrestations étant plus facile lorsque les cibles sont toutes regroupées en un endroit, comme c’était le cas dans le cadre du Congrès annuel de la FIFA tenu à Zurich.

L’ultime élément qui permet de comprendre le rôle des instances américaines dans ce qui est devenu le FIFAGate, concerne le fameux rapport Garcia. En 2012, la FIFA a nommé Michael J. Garcia, un ancien procureur du district sud de New York, à la tête de la section d’enquête de son Comité d’éthique. À l’automne 2014, Garcia a déposé un volumineux rapport détaillant la corruption et les procédés frauduleux qui ont entaché les récentes courses à l’obtention de la Coupe du Monde. Or, ce fameux rapport n’a jamais été publié, seul un résumé excessivement édulcoré d’une quarantaine de pages fait par Hans-Joachim Eckert, chargé des questions éthiques. Dans sa version Eckert en vient à la conclusion que le Qatar et la Russie n’ont rien à se reprocher mais que des actes répréhensibles ont plutôt été commis par l’Angleterre et l’Australie. Il va sans direque Garcia a fait appel de la décision de non-publication de son rapport et qu’il conteste ouvertement la version d’Hans-Joachim Eckert.

Or, il se pourrait fort bien que Garcia, qui en sait plus que quiconque sur les diverses fraudes et tentatives de fraudes qui ont entaché la réputation de la FIFA ces dernières années, ait coulé de l’information à ses anciens collègues du Department of Justice qui ont ainsi pu monter de solides dossiers. Bien qu’il ne s’agisse pour le moment que de spéculations, les liens entre Garcia, la FIFA et les autorités américaines, sont très forts et directs et ils peuvent expliquer pourquoi ce sont les États-Unis qui mènent la charge.

Bien évidemment, certains on été déçus, voire choqués, par la décision des présidents des associations membres de reconduire Blatter dans ses fonctions, ce vendredi. Il apparaît néanmoins évident que ce n’est que la pointe de l’iceberg en ce qui a trait à la portée de ce scandale. En effet, de l’aveu même de Blatter, «d’autres mauvaises nouvelles sont à venir». De plus, si l’on se fie à ce tweet du journaliste d’enquête écossais spécialisé dans les affaires de corruption dans le monde du sport, Andrew Jennings, qui aurait fourni des documents cruciaux au FBI dans le cadre de cette affaire, Blatter serait dans le collimateur des enquêteurs. Quoi qu’il en soit, il est grand temps que des gens soient punis pour des pratiques qui salissent la réputation d’un si beau sport.

À mon sens, le plus désolant dans tout ceci est que ce scandale occulte dans la couverture médiatique les véritables acteurs du sport, les joueuses et joueurs! En effet, certains ne le savent peut être pas mais nous sommes à quelques jours seulement du coup d’envoi de la Coupe du Monde féminine qui se déroulera au Canada, du 6 juin au 5 juillet, parce que dans leur tour d’ivoire de Zurich, certains semblent oublier ce que devrait être l’essence même de leur travail.