Quand le foot tranche entre la vie et la mort

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start kiev 1942
Photo: BBC

En 1942, Kiev était occupée depuis plus d’un an par les forces Nazies d’Adolf Hitler, quand  un commandant allemand décida qu’il aimerait voir s’affrontér Allemands et Soviétiques sur un terrain de football. Cette idée mettait les joueurs du Dinamo Kiev dans un sérieux dilemme : faire tout leur possible pour battre les allemands au péril de leur vie, ou échapper le match intentionnellement au risque de perdre leur honneur.

Kiev est tombée aux mains des Nazis le 19 septembre 1941. Après l’invasion, plusieurs joueurs populaires du Dinamo Kiev ont pris les armes et rejoint la résistance pour un certain temps, mais ils ont rapidement été coupés des lignes de front. Au lieu de quitter la capitale, les joueurs ont trouvé du boulot dans une usine de pain dans le centre-ville. Durant l’été de 1942, les joueurs du Dinamo ont appris que les allemands voulaient jouer une série de matchs amicaux. On leur a même proposé de se pratiquer au Zénit Stadium. Les dinamovtsy (joueurs du Dinamo) étaient sceptiques.

Pour quelle raison voulaient-ils jouer? Était-ce un piège? Quel type de match et quel genre de football peut-on jouer contre un opposant qui torture et exécute nos compatriotes? Il n’y avait pas d’explication logique, mais comment pouvait-il y avoir de logique avec ces fascistes, de toute façon?

Le Major-Général Eberhardt, commandant allemand de Kiev, était à la tête du projet. Il voyait dans ces matchs une chance supplémentaire d’humilier les esclaves de Kiev, croyant surtout que ses troupes auraient un peu de plaisir face aux joueurs affaiblis du Dinamo. Les dinamovtsy quant à eux, étaient toujours dans le dilemme : comment pouvaient-ils jouer contre les envahisseurs fascistes, sans se souiller? Serait-il encore possible de regarder leurs partisans dans les yeux après ces rencontres? Puis, les joueurs clés du Dinamo, Alexei Klimenko et Nikolai Trusevich ont tranché : nous n’allons pas seulement jouer, ont-ils juré, nous allons gagner!

Les gens allaient venir et voir les fascistes se faire battre au football. Ce serait une bouffée d’air frais pour la population de Kiev. La défaite n’était pas une possibilité. Ils allaient tirer, tirer et tirer au but. Dangereux? Totalement… un risque était inconmensurable, mais pas pire que de se battre sur les lignes de front.

Les Dinamovtsy acceptèrent donc le défi et nommèrent l’équipe, les ‘’Start’’. Le 12 juillet 1942, des centaines, voire des milliers d’affiches dans Kiev annonçaient ce grand match de football opposant les Forces Armées Allemande au Start Team Kiev.

Les Start ne s’entraînèrent pas beaucoup. Les joueurs, voulant préserver leur énergie, se limitaient à travailler les passes sur un parking près de l’usine à pain, sous le regard suspicieux de la police allemande. Ivan Kuzmenko travaillait fort sur ses coups francs, sur 30 mètres et testait son gardien de but Nikolai Trusevich. Kuzmenko souffrait d’arthrite et savait qu’il ne pouvait pas courir beaucoup, mais il voulait faire sa part. Il a caché sa condition,  mais a convaincu ses coéquipiers qu’il était l’homme de la situation pour les coup-francs et penaltys. Quelques jours avant le match, Misha Sviridovsky, le joueur le plus respecté de l’équipe, amena des uniformes : maillot rouge, short blanc et bas rouges. Tout le monde savait que la couleur du chandail et des bas, représentait le mépris envers les Nazis. Les allemands n’y ont vu aucun inconvénient, au contraire. Ça devenait encore plus tentant pour eux de battre ces ‘’reds’’…

Malgré cette motivation supplémentaire, le match ne s’est pas passé comme prévu pour les Nazis. Les Start n’avaient aucun complexe face aux allemands et les ont battus 4 à 1. Cinq jours plus tard, les allemands bâtissaient une nouvelle équipe plus forte, mais les Dinamovtsy sortaient encore gagnants, les humiliant 6 à 0 cette fois.

Il va sans dire que la colère allemande était énorme. Même si les arbitres, tous allemands, permettaient tous les abus au onze Nazi, les Start refusaient de répondre de la même manière. Personne ne voulait descendre à leur niveau.

poster start flakelf 1942Malgré tout, les Start n’ont pas annulé le match suivant face au club hongrois MSG Wal. Ils remportèrent le premier match 5 à 1 et le match revanche sur le score de 3 à 2. Les gens de Kiev appréciaient énormément le spectacle. Les joueurs étaient reconnus dans les rues de la ville, au grand plaisir des familles. Lors du cinquième match, les allemands voulaient donc donner une leçon de foot. Ils assemblèrent une équipe très forte à partir du ‘’Flakelf’’ (Armée de l’air allemande), qui comptait dans ses rangs plusieurs joueurs professionnels (plusieurs ont d’ailleurs poursuivi leur carrière de footballeurs après la guerre). Bien garnis sur le plan physique, les allemands jouaient un football agressif et vicieux. Cela n’a pas empêché les Start de leur infliger une lourde défaite de 5 à 1 le 6 août. Durant le match, les dinamovtsy pouvaient entendre les partisans crier : ‘’uDavay, Krasniye!’’ (Allez les Rouges!).

La direction de l’usine où travaillaient tous les joueurs, leur promettait plus de pain pour avoir de l’énergie pour les matchs. Un membre de la direction dit ‘’Les gars, vous jouez avec le feu, ils vont vous tirer’’! Dan les gradins, des partisans allemands criaient : ‘’ Pendez les foutus bâtards sur le but, sur la transversale’’.

À partir du premier match, les dinamovtsy savaient que c’étair hautement risqué. La peur était omniprésente. Pour eux, chaque foulée sur le terrain pouvait être la dernière. La mort n’était jamais bien loin, devenant même un compagnon fidèle, mais les joueurs du Start on toujours réussi à laisser cette peur au vestiaire.

Y aura-il d’autres matchs? Nous laissera-t-on vivre? Ces questions tracassaient les joueurs au quotidien, mais jamais ils ne parlaient de ces peurs avec les autres.

Le match qui allait décider du futur de l’équipe de Kiev, surnommé le ‘’match revanche’’, fut disputé le 9 août 1942, contre les Flakelf. Les fascistes n’e pouvaient se permettre de perdre devant des milliers de spectateurs. Un officier de la Gestapo s’est mê,e rendu dans le vestiaire du Start avant le match, pour expliquer aux joueurs, dans un russe parfait : ‘’Lorsque les équipes sortiront sur le terrain, vous devez saluer votre opposant avec le traditionnel ‘’Heil Hitler’’. Les joueurs du Dinamo restèrent silencieux. En quittant, l’officier claironna : ‘’Vous ne gagnerez pas ce match!’’

Le silence joueurs du Start était tout sauf un signe de consentement. Après s’être alignés sur le terrain, au signal du capitaine Misha Sviridovsky, ils crièrent en coeur: ‘’Fizkult Privet’’, un salut traditionnel du sport russe.

Une fois le match commencé, le gardien Trusevich était La cible numéro un des allemands, qui l’ont frappé si souvent et si fort, qu’il en perdit connaissance. Le tout, bien entendu, en toute impunité arbitrale. N’ayant pas de gardien suppléant, les joueurs ont aidé Trusevich à retrouver ses esprits. Les Nazis jouaient dangereusement, ciblant les joueurs clé, mais les Start n’avaient pas le privilège de répondre aux attaques. L’arbitre faisait tout pour ne pas les laisser s’approcher du but allemand en sifflant des hors-jeux plus que discutables. Il devenait impossible de faire un jeu collectif, mais à la demie, les Start menaient tout de même 3 à 1.

La seconde mi-temps était très engagée de part et d’autre. Kuzmenko, auteur de 2 buts, est sorti sur blessure. Les Flakelf ramenaient le score à 3 partout, mais l’impossible se produit, les Start marquèrent deux fois en fin de match pour l’emporter 5 à 3 sur la troupe d’élite allemande. À ce moment les joueurs du Start savaient qu’ils avaient ramené un peu de joie à leurs compatriotes, mais aussi qu’il s’agissait de leur dernier match : ils venaient de donner leur vie.

Le 18 aout 1942, ils étaient tous arrêtés et amenés dans le bureau du directeur de l’usine à pain où quatre officiers de la Gestapo allemande et des soldats armés les attendaient. Plusieurs furent envoyés au camp de concentration Syretsky où quatre d’entre eux trouvàrent la mort, exécutés : le gardien Nikolai Trusevich, Ivan Kuzmenko, Alexei Klimenko et Nikolai Korotkhikh. Goncharenko trouva le moyen de survivre, tout comme Balakin, Sukharev, Melnik, Putistin et Sviridovsky.

Goncharenko est devenu un entraineur respecté en Ukraine, il a entraîné des joueurs célèbres comme Valery Lobanovsky et Oleg Bazilevich.

Encore plus intéressant, Lobanovsky, qui mourrait en 2002 d’une crise cardiaque, entama la résurrection du Dinamo Kiev dans les années ’70 jusqu’aux années ’90. Il amena le Dinamo Kiev, en 1975, au titre de la coupe UEFA et de la Super Coupe de l’UEFA en défaisant un certain Bayern Munich dans une série aller-retour. Une coïncidence historique qui permettait de tourner la page d’une bonne fois pour toutes.