L’homme qui a fait rugir les Lions à nouveau

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Bruno de carvalho sporting portugal
Photo : DR

Deuxième de la Primeira Liga à l’issue de la saison 2015-16, présence en 16e de finales de l’Europa League 2015-2016 et plus récemment, en septembre, défaite in extremis, 2-1 contre le Real Madrid, au Bernabéu après une somptueuse performance, voilà des résultats qui ne satisferaient guère la majorité des partisans de grands clubs européens, mais pour ceux du Sporting Clube Portugal, c’est une véritable bouffée d’air frais après maintes années de misère. Ce renouveau est avant tout l’oeuvre d’un seul homme : le président du club, Bruno de Carvalho.

Retour en février 2013 : la saison de Primeira Liga bat son plein au Portugal et tout va pour le mieux au nord du pays pour les dragons du FC Porto et les castors de Paços de Ferreira. À Lisbonne cependant la situation est bien différente, tandis que les aigles de Benfica tiennent tête aux deux clubs du nord, les lions du Sporting Clube Portugal s’enlisent en milieu de classement.

Cette situation est à l’image de la désastreuse saison du club dont les insuccès se multiplient à tous les niveaux; dernier de son groupe en Europa League, élimination hâtive en Coupe du Portugal, 9e du classement de Primeira Liga et aucun titre en championnat en depuis la saison 2002. Les piètres résultats ne font que nourrir la grogne chez les socios, ce qui précipite le club dans une grave crise sportive et administrative. Prise dans ce tumulte d’insuccès sportifs et d’importants problèmes financiers, l’administration du président Godinho Lopes démissionne en bloc sous la pression populaire, et des élections sont convoquées le 23 mars 2013.

C’est lors de ces élections que les membres du Sporting Portugal, élurent Bruno de Carvalho, un entrepreneur en construction (une spécialité nationale), né au Mozambique en 1972. Jeune, Bruno de Carvalho s’était lui-même prédestiné à la présidence du Sporting, confessant son ambition à son entourage, à un âge où la majorité des gamins rêvent plutôt de défendre les couleurs de leur club favori sur la pelouse. Petit fils d’Eduardo de Azevedo, auteur de l’ouvrage A História e Vida do Sporting Clube de Portugal racontant l’histoire du club, Bruno de Carvalho a toujours été intimement lié au Sporting, fréquentant dans sa jeunesse les ultras et étant à l’origine du retour d’une équipe de rink-hockey en 2009 au sein du club.

Néanmoins, la tâche était particulièrement ardue pour le nouveau président, bien que garni de jeunes prometteurs, l’effectif du Sporting était en piètre état, les coffres du club étaient à sec et le Sporting perdait ses meilleurs joueurs, comme João Moutinho, aux mains de ses principaux rivaux sans obtenir de justes compensations. La situation était tellement risible qu’en septembre 2012, quelques mois avant la démission de l’administration du Sporting, le youtubeur portugais Diogo Sena reprenait un tube du moment et chantait «Já não és o Sporting that I used to know».

Meilleure illustration du changement de garde s’étant opérée dans les bureaux du Stade José Alvalade XXI, en 2014, les membres du club, alors réunis en Assemblée générale de société, se sont positionnés en faveur d’actions judiciaires en responsabilité civile intentées par l’administration de Carvalho envers ses prédécesseurs dont Godinho Lopes, pour  manquement au devoir de diligence et de prudence dans la gestion de la société.

Bruno de Carvalho est aussi parti en croisade contre la présence de fonds d’investissement dans le football, en matière de propriété des droits des joueurs, et contre les processus de triangulation, entre autres, dans l’affaire Marcos Rojo. En effet, le nouveau président du Sporting a dénoncé les pressions des gestionnaires de fonds d’investissement, détenteurs d’une partie du contrat de Rojo, qui ont forcé le transfert de l’arrière argentin vers Manchester United, alors que le Sporting aurait, aux dires de son président, préféré le conserver.

L’arrivée du nouveau président marqua, aussi, un changement d’attitude vers des positions plus acerbes envers ses rivaux. Il n’hésita pas à s’en prendre au FC Porto et à Benfica, les deux grands rivaux du Sporting, déclarant à propos de ses deux rivaux: «Le football portugais est comme un anus, avec deux fesses qui se font face, l’une disant à l’autre : « Je suis meilleur que toi ! »»

D’une part de Carvalho accusa Jorge Nuno Pinto da Costa, sulfureux président du FC Porto, «de ne pas aimer le football, particulièrement le bon football», car ce dernier disait ne pas avoir vu Sporting jouer. Les relations entre les deux présidents continuèrent de s’envenimer, de par de nombreuses mésententes et incidents ayant eu lieu entre les deux clubs, et ce, dans plusieurs sports et non seulement au football.

D’autre part, les relations avec Benfica, ne sont guère meilleures. Avant un derby en octobre 2015, Bruno de Carvalho s’appuyant sur des documents des Football Leaks insinuait publiquement que Benfica avait corrompu des arbitres en leur offrant des cadeaux et allait même jusqu’à montrer sur les ondes de Sporting TV la carte de socio  du Sporting d’un certain Luis Filipe Vieira… l’actuel président du Benfica. Ces gestes soulevèrent l’ire de Benfica, qui menaça Bruno de Carvalho d’une poursuite devant les tribunaux pour atteinte à l’image. Quelques mois plus tard, de Carvalho rompit avec fracas les relations avec Benfica, suite à des évènements survenus en marge d’un match entre les deux rivaux lisboètes.

À l’origine de l’enveniment de la rivalité entre le Sporting et Benfica, se retrouve l’une des acquisitions les plus brillantes de Bruno de Carvalho, soit l’embauche, à l’été 2015, de  l’ancien entraîneur vedette de Benfica, Jorge Jesus, qui a ramené 3 championnats en 6 ans à l’Estádio da Luz. Cette acquisition est aussi l’illustration des changements au niveau sportif amenés par de Carvalho, tout en soulevant l’ire des partisans des Águias.

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L’entraîneur du Sporting, Jorge Jesus

Outre la venue d’un entraîneur vedette qui réussit à redonner un sérieux coup de barre à une équipe qui n’allait véritablement nulle part, et qui n’avait pas une identité de jeu définie, l’un des principaux changements amené par l’administration de Carvalho fut une meilleure gestion des transferts, afin de bâtir un effectif de qualité à peu de frais.

Depuis son arrivée en poste, l’administration de Bruno de Carvalho a réussi graduellement faire évoluer l’effectif du club. Les premiers signes de ces changements se manifestèrent lors des marchés des transferts de 2014 et de 2015, alors que le club fit l’acquisition de Fredy Montero pour 1,14 millions d’euros et de Bryan Ruiz contre 1.2 millions d’euros, ainsi que celles de Nani, Sebastian Coates  et Bruno Paulista en prêt. Si à première vue ces transferts n’ont rien d’extravagant, ils ont permis au club de faire, à peu de frais, l’acquisition de joueurs capables de relancer immédiatement l’équipe première, en dépit d’une grave crise des finances du club.

Or, la gestion des transferts  d’un club de football ne s’évalue pas seulement qu’aux acquisitions qu’il fait, mais aussi par sa capacité à obtenir un retour intéressant sur les joueurs qu’il vend.  Dans les années précédant l’arrivée de l’administration actuelle le Sporting Portugal a peiné à ce chapitre, au grand malheur des partisans du club. En effet, peu de joueurs issus de la prestigieuse académie du club ont réussi à être vendus à un prix intéressant. De plus, certains joueurs d’importance comme les défenseurs João Perreira, transféré à Séville pour 3,68 millions d’euros et Daniel Carriço, vendu  750 000 euros à Reading, ont été transigés pour des sommes très largement en deçà de leur véritable valeur. Le comble de cette incapacité fut le transfert, en 2010, de João Moutinho, joueur vedette du Sporting, à l’un des plus grands rivaux du club, le FC Porto, pour la somme de 11 millions d’euros. Alors, que seulement 3 ans après, Moutinho rejoignait Monaco, en retour de 25 millions d’euros.

Cette tendance fut complètement inversée avec l’arrivée de Bruno de Carvalho, à la présidence. En 2013-2014, sa première année à la tête du Sporting, le club engrangea des revenus de 28,5 millions d’euros, en transigeant les attaquants Bruma et Ricky Van Wolfswinkel ainsi que le défenseur Tiago Illori. Des joueurs vendus alors qu’ils semblaient prometteurs, alors qu’aujourd’hui tous les trois peinent à être titulaires dans des clubs de grands championnats européens.  Continuant dans la même veine le club réussit à transférer, en 2015, Fredy Montero au club chinois de Tianjin Teda pour 5 millions d’euros, dégageant un profit de 3,86 millions d’euros ainsi que le défenseur Cédric Soares à Southampton pour 6,5 millions d’euros. Toutefois, les meilleurs coups de l’actuel président survinrent lors du mercato estival de 2016, alors que la coqueluche du club, João Mario nouvellement champion d’Europe avec le Portugal, fut transférée au club milanais Internazionale en retour de 45 millions d’euros, à l’instar de son coéquipier Islam Slimani, qui rejoignit le nouvellement couronné champion d’Angleterre, Leicester City, en échange de 35 millions d’euros.

Cette arrivée massive de liquidités permit d’une part de renflouer les coffres du club, mais aussi et surtout d’autre part, l’acquisition de plusieurs joueurs clefs de l’effectif actuel du Sporting, chose qui semblait quasi impossible, il n’y a pas si longtemps. En effet, dans les jours suivants les départs de João Mario et d’Islam Slimani, le Sporting Portugal mettait la main sur Bas Dost et Alan Ruiz, respectivement pour 10 et 5,2 millions d’euros, et obtenait en prêt deux excellents joueurs en manque de temps de jeu soit Joel Campbell venu d’Arsenal et Lazar Markovic provenant de Liverpool. L’arrivée de ces joueurs à peu de frais permet donc au club d’avoir les moyens de ses ambitions, tout en retrouvant une stabilité financière, deux éléments capitaux du succès dans le football moderne, mais qui faisaient défaut pour les pensionnaires du stade José Alvalade XXI, ces dernières années.

Malgré toutes ces belles opérations, il n’en demeure pas moins que les revenus d’un club de football ne sauraient être seulement basés sur les profits découlant des transferts, et comme plusieurs le savent sans doute, les droits de télédiffusion et les accords de commandites constituent le nerf de la guerre dans le football moderne. C’est aussi là que se situe une autre grande réussite de la présidence de Bruno de Carvalho.

Effectivement, en décembre 2015, le club annonçait avoir conclu le second plus important contrat de télédiffusion de l’histoire sportive portugaise en cédant au télé-diffuseur NOS l’exclusivité de la télédiffusion des matchs à domicile du club pour 10 ans à compter de juillet 2018, en échange d’une somme de 446 millions d’euros. À ce montant s’ajoute une somme de 69 millions d’euros pour la renégociation de l’actuel contrat de télédiffusion que le club détient avec Global Media Group, pour un total de 515 millions d’euros en droit de télédiffusion. En plus des droits de télédiffusion, le club à tirer d’importants revenus de ses passages en Ligue des Champions et en Ligue Europa en 2014-2015 et 2015-2016 qui accroissent à un total 24 millions d’euros. C’est là une des illustrations les plus probantes de tout l’impact qu’a eu l’arrivée de Bruno de Carvalho à la présidence du club qui, en à peine 4 ans de présidence, a réussi à lever près de 540 millions d’euros, une somme providentielle, pour un club au bord de la faillite, il n’y a pas si longtemps.

À la lumière de ces informations, on remarque qu’après avoir touché le fond du baril, lors de la saison 2013, le Sporting Clube Portugal semble être sur une pente ascendante depuis l’élection de son nouvel homme fort Bruno de Carvalho. Cependant, cette ambition du nouveau président a tôt fait de créer des attentes élevées chez les partisans et les socios du club. Or, malgré d’excitantes acquisitions à l’été 2016, le Sporting pointe présentement en 4e place de la Primeira Liga et a fini dernier du groupe F de la Ligue des Champions, derrière le Legia Warsaw, ce qui ne satisfait clairement pas les dirigeants du club. Mais malgré cette baisse de régime, nul doute que le Sporting n’a jamais été entre de meilleures mains pour retrouver sa gloire d’antan, et mettre fin à une disette de 15 ans en championnat national.

Tout cela grâce à Bruno de Carvalho, l’homme qui a su faire rugir les Leões à nouveau.