Designated Spice Boy

  \ 

david-beckham-la-galaxy-mls-cup-1

Dans le monde du soccer professionnel, le mois de janvier revêt une importance particulière, non pas parce que l’enjeu des rencontres est plus grand, mais parce qu’il s’agit d’une des deux périodes de l’année pendant lesquelles les clubs de soccer européens peuvent transférer des joueurs. C’est une occasion pour les équipes, qui ont connu un mauvais début de saison ou pour celles dont l’infirmerie déborde, d’apporter certains changements à leurs effectifs, afin d’obtenir de meilleurs résultats lors de la seconde moitié de saison.

Habituellement, la période de transfert hivernale est la moins mouvementée des deux, les acquisitions d’envergure qui renversent la planète soccer se faisant principalement lors de la période estivale, soit à l’entre-saison. Néanmoins, le mois de janvier 2017 marque le dixième anniversaire d’un des transferts de joueur les plus importants de l’histoire du soccer, qui déjà à l’époque causa une commotion et ce, sans même que l’on se doute des effets qu’il aurait 10 ans plus tard.

Il y a 10 ans, le 11 janvier 2007 (1), David Beckham annonçait qu’au terme de la saison 2006-2007, soit à la fin de son contrat avec le Real Madrid, il rejoindrait le Galaxy de Los Angeles. Cette annonce prit relativement le monde du soccer par surprise de par la nature du joueur en question par rapport à celle de sa destination. En effet, David Beckham est le premier joueur de soccer, et l’un des très rares athlètes, dont l’attention donnée à ses activités hors-terrains dépassa ses performances sportives, reléguant presque son statut d’athlète au second plan.

Issu de l’académie du mythique Manchester United en 1995, David Beckham se fit rapidement remarquer pour son rôle dans les succès de son équipe, lors de la seconde moitié de la décennie 1990, avec comme point culminant ses deux passes décisives lors de la finale de la Ligue des Champions (2) de 1998-1999, qui vit Manchester United l’emporter 2-1 contre le Bayern Munich, les Mancuniens marquant deux buts dans le temps ajouté.

C’est cette même année qu’il se mariait avec Victoria Adams, surtout connue sous le nom de Posh Spice. Rapidement, de par ses succès sportifs, son sex-appeal et son mariage avec l’une des plus grandes vedettes de la musique pop de l’heure, David Beckham devint la coqueluche des tabloïds et le joueur de soccer le plus médiatisé de la planète, obtenant même le sobriquet de Spice Boy. On alla même jusqu’à nommer un film en son nom.

Ce statut de super célébrité fut tôt fait d’irriter son entraineur, le légendaire Alex Ferguson, ce qui mena Beckham à quitter Manchester United pour rejoindre le Real Madrid, en 2003, en retour d’une somme de 37,5 millions d’euros (3). À Madrid, Beckham rejoignit un groupe sélect de joueurs vedettes incluant Figo, Ronaldo, Roberto Carlos et Zidane, que l’on surnommait les Galactiques et qui remportèrent, entre autres, trois titres de la Ligue des Champions.

Or, si Beckham était le visage du soccer sur la planète, ce statut contrastait clairement avec celui de la MLS, une ligue professionnelle de soccer ayant été créée dans la foulée de la Coupe du Monde de 1994, qui se tint aux États-Unis. Mise sur pied en 1996, quasi simultanément aux premiers exploits de Beckham, la MLS comptait sur l’engouement des Américains pour le soccer, suscité par la Coupe du monde de 1994, afin de développer le soccer au pays de l’Oncle Sam et ultimement d’élever le niveau de jeu avec pour objectif de fournir des joueurs de meilleure qualité à l’équipe nationale des États-Unis. Malgré des investissements de plus en plus importants, l’arrivée en Europe de certains produits de la ligue comme Tim Howard et Landon Donovan et une expansion de la ligue, la perception de la MLS auprès des amateurs de soccer du monde entier était plutôt négative, et ce, même chez les partisans américains, qui préféraient s’intéresser aux championnats européens et sud-américains.

La venue de Beckham, alors âgé de 32 ans, à Los Angeles était donc providentielle pour la MLS, car d’une part, chaque partie du Galaxy, tant à l’étranger qu’à domicile, allait se transformer en un évènement en soi, les gens se déplaçant pour voir Beckham jouer, tandis que d’autre part, la venue d’un joueur de la trempe de Beckham allait offrir une légitimité à la MLS sur l’échiquier du soccer mondial, en accueillant la plus grande vedette médiatique du soccer. De son côté, Beckham obtenait tout le glamour de vivre à Hollywood ce qui permettait en plus à sa conjointe de développer ses activités commerciales, tout en évoluant dans un championnat où il pourrait briller et obtenir une retraite dorée. Parce que doré est presqu’un euphémisme pour décrire le contrat de cinq ans d’une valeur de 250 millions de dollars américains que Beckham signa pour venir à Los Angeles (4), qui incluait un salaire de 6,5 millions de dollars américains par année (5).

Cependant, cette faramineuse somme posait un problème au vu de la règlementation qui régissait la composition des équipes de la MLS à l’époque. Il faut savoir que la MLS fonctionne différemment de la quasi-totalité des ligues sportives du monde, tous sports confondus, et est vraiment un cas unique dans le monde du soccer. Contrairement aux autres ligues de soccer dans le monde, à l’exception de l’A-League australienne, la MLS fonctionne avec un plafond salarial, soit un montant maximal que chaque équipe peut dépenser en salaire pour ses joueurs, qui lui est alloué par la MLS. En 2007, ce montant dépassait légèrement les 2 millions de dollars américains, on rencontrait donc un problème, car le seul salaire de Beckham équivalait à la masse salariale de trois équipes.

Comme les joueurs de la MLS sont des salariés de la ligue et non de leur équipe respective, même si c’est l’équipe qui négocie avec le joueur son salaire, question de respecter le plafond salarial qui lui est imposé par la ligue, la MLS introduit une nouvelle règle spécialement pour permettre la venue de David Beckham au Galaxy. Cette règle dite du « joueur désigné », que l’on surnomma la « Beckham Rule », permettait dorénavant à chaque équipe de signer un seul joueur à un salaire faramineux, qui ne compterait que pour 400 000 $ sur la masse salariale, question de respecter le plafond salarial. La ligue allait donc s’acquitter des premiers 400 000 $ du salaire du joueur et le reste du montant était responsabilité du propriétaire de l’équipe qui signait un tel joueur (6).

Cette règle amena donc une véritable révolution, car dans les années suivant son implantation, on vit graduellement certains grands noms du soccer mondial comme Thierry Henry, Robbie Keane et Freddie Ljunberg venir jouer en fin de carrière en MLS, sachant qu’ils auraient des salaires similaires à ceux auxquels ils étaient habitués en Europe. À un point tel qu’en 2016, les icônes du soccer que sont Andrea Pirlo, Didier Drogba, Frank Lampard, David Villa, Steven Gerrard et Kaká ont toutes foulé les pelouses nord-américaines.

À l’opposé, elle permit aussi d’attirer d’excellents joueurs sud-américains encore dans la fleur de l’âge qui pouvaient espérer gagner plus d’argent en MLS que dans certains championnats d’Amérique du Sud. Ce faisant, le niveau de jeu de la MLS, mais aussi et surtout son attrait tant pour les joueurs que pour les partisans, ne furent que rehaussés.

Face à la popularité et à la réussite de la règle du joueur désigné, la MLS offre désormais la possibilité à chaque équipe d’avoir jusqu’à trois joueurs désignés, avec des dispositions favorisant les jeunes joueurs désignés, soit de 23 ans et moins, afin d’éviter d’avoir une multitude de joueurs à l’aube de la retraite qui ne s’établissent pas durablement comme des figures de proue dans la ligue. Fait à noter, depuis deux ou trois ans, de nombreux joueurs au sommet de leur carrière, comme Ignacio Piatti, Sebastian Giovinco et Nicolas Lodeiro, rejoignent des équipes de la MLS, signe que la ligue est de plus en plus forte et que le jeu y est de meilleure qualité.

Aujourd’hui, la MLS est l’un des championnats qui connait la croissance la plus rapide et qui commence à intéresser les auditoires tant locaux qu’étrangers. À preuve, la dernière finale de la Coupe MLS, entre le Toronto FC et les Sounders de Seattle fut le match le plus regardé de l’histoire de la MLS, attirant 3,5 millions de téléspectateurs au Canada et aux États-Unis, tout en étant diffusé dans 170 pays. Certes, on ne peut pas entièrement imputer ces succès à la seule venue de David Beckham, mais nul doute que la venue du Spice Boy en Amérique fut l’élément catalyseur de l’évolution fulgurante de la MLS.

(1) « Beckham agrees five-year $250m LA Galaxy deal », ESPNFC.com, 11 janvier 2007. En ligne.
(2) Compétition de soccer regroupant les meilleures équipes professionnelles européennes dans un tournoi continental. Cette formule fut reprise sur tous les autres continents et en 2015, l’Impact de Montréal fut finaliste de la Ligue des Champions couvrant l’Amérique du nord et l’Amérique centrale ainsi que les Caraïbes.
(3) « David Beckham », Transfermrkt.fr. En ligne.
(4) ESPNFC, supra note 1
(5) Kurt Badenhausen, « David Beckham Departs MLS After Earning $255 Million », Forbes.com, 30 novembre 2012. En ligne.

Cet article est originalement paru dans Le Pigeon Dissident